Les cinq travaux de Warsh
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Kevin Warsh est devenu le président de la Réserve fédérale (formellement le président du conseil des gouverneurs du Système de réserve fédérale et à ce titre, président du conseil de politique monétaire de la Réserve fédérale) le 22 mai 2026, après que le Sénat américain eut validé la proposition faite par le président Donald Trump en janvier 2026, à l’issue d’une bataille politique aussi intense que détestable dans sa forme portant sur son prédécesseur, Jerome Powell1. À peine trois semaines plus tard, le 17 juin 2026, le nouveau président annonça lors d’une conférence de presse suivant la réunion du comité de politique monétaire, qu’il créait cinq groupes de travail (task-forces) sur cinq problèmes qu’il jugeait importants pour la politique monétaire. En creux, il témoignait d’une insatisfaction sur la manière dont la Réserve fédérale opérait et conduisait la politique monétaire américaine. L’ambition qu’il assignait à ces groupes de travail n’était pas mince. Lors de la conférence de presse où il annonçait la création de ces groupes de travail, le président Warsh leur demandait « de partir des principes de base, de poser les questions difficiles, d’examiner la pratique actuelle de la Réserve fédérale, d’envisager des pratiques alternatives, et finalement, de proposer les étapes suivantes de la réflexion à mener par les responsables de la politique monétaire »2.
1 Cf. M. Haberman et J. Swan, Regime Change. Inside the imperial presidency of Donald Trump, Simon & Schuster, 2026, chapitre 22.
2 Transcript of Chairman Warsh’s Press Conference, 17 juin 2026.
Si les mots ont un sens, le nouveau président apparaît implicitement critique du cadre dans lequel est pensée et conduite depuis plusieurs années la politique monétaire américaine, peu convaincu par ses résultats. Au point de souhaiter une investigation des fondements de la politique monétaire et de vouloir que soient envisagées des réformes substantielles du mode de travail et de décision de la Réserve fédérale.
Kevin Warsh a sélectionné cinq thèmes, sans détailler si cette sélection est de sa propre initiative ou a été faite en concertation avec les gouverneurs de la Réserve fédérale.
Le premier thème – qui visiblement tient à cœur à Kevin Warsh – est celui de la politique de communication de la Réserve fédérale. Il s’agit pour les membres du groupe de travail correspondant de « proposer des améliorations dans la forme et les objectifs de la communication, y compris la ‹synthèse des projections économiques›3 ».
3 La « synthèse des projections économiques » (« Summary of economic projections ») est un document annexe aux minutes des réunions du conseil de politique monétaire fédéral (« Federal Open Market Committee ») qui recense les prévisions à court terme faites par les membres du conseil portant sur les principales variables macroéconomiques.
Le second thème est celui du bilan de la Fed, et implicitement des séquelles de la politique non-conventionnelle. Il s’agit pour le groupe de travail concerné de « passer en revue les bénéfices et les risques du régime actuel de la disponibilité large de réserves et la composition du bilan de la Réserve fédérale. » Il est aussi chargé « d’évaluer des cadres alternatifs pour la conduite et les procédures de la politique monétaire ».
Le troisième thème est celui de l’information et de la collecte des données. Le groupe de travail concerné devra « évaluer les nouvelles sources d’information et d’envisager les changements méthodologiques nécessaires pour améliorer la collecte des données, dans la perspective de donner aux décideurs de la politique monétaire une information plus précise, plus adaptée, le plus rapidement possible, et surtout une information sur l’état de l’économie facilitant la prise de décision ».
Le quatrième thème est celui de la productivité et de l’emploi. Le groupe de travail est chargé d’« analyser le rythme, l’ampleur et l’impact économique des nouvelles technologies, y compris l’intelligence artificielle, et d’en explorer les implications pour la Réserve fédérale dans ses objectifs de maîtrise de l’inflation et le soutien à l’emploi ».
Enfin le cinquième thème n’est rien moins que le thème de l’inflation. Les objectifs assignés au groupe de travail qui en est chargé sont singulièrement ambitieux. Il ne s’agit pas moins que d’« examiner les déterminants de l’inflation, les principes fondamentaux et d’évaluer l’ensemble des idées permettant de délivrer la stabilité des prix dans une économie changeante. »
Les membres de ces groupes de travail, trois par groupe, comptent des universitaires renommés pour leurs travaux en économie monétaire (U. Washington, Harvard (4), Chicago (2), Stanford, New York University), dont un prix Nobel (Thomas Sargent), d’anciens banquiers centraux (Brésil, Royaume-Uni, BRI), des dirigeants de grandes entreprises.
Warsh a été plus explicite sur les raisons qui l’ont conduit à sélectionner ces cinq thèmes de réflexion dans son intervention au symposium de Jackson Hole de la fin août. D’une part, il a évoqué les développements de l’IA comme preuves que l’incertitude dans laquelle opère une banque centrale s’est accrue mais aussi que de nouvelles sources de productivité sont à l’œuvre, qui auront un impact sur la dynamique économique et en particulier la dynamique des prix. D’autre part, il a estimé que le guidage prospectif (« forward guidance ») présentait autant de défauts en temps normal qu’il était utile en temps de crise. Le problème posé par le guidage prospectif est symptomatique des difficultés de maîtriser la communication d’une banque centrale mais aussi est un exemple de la nécessité de réfléchir à nouveaux frais à la conduite de la politique monétaire.
Il est intéressant de constater que dans ce discours, le premier prononcé dans ce cénacle important pour la communauté internationale des banquiers centraux, Kevin Warsh a évoqué plus ou moins directement chacun des chantiers. Pour ce qui est du bilan de la Réserve fédérale, il a estimé que « le taux d’intérêt à court terme est l’outil prédominant pour atteindre le double mandat. Les politiques non conventionnelles pour stimuler l’activité économique peuvent convenir aux véritables crises mais devraient autrement être utilisées avec parcimonie, voire pas du tout. » Améliorer la qualité des données statistiques dont dispose la banque centrale lui apparaît comme une priorité car « nous faisons des choix dans l’incertitude, et les données sur lesquelles nous puisons doivent être aussi pertinentes, contemporaines, précises et exploitables que possible ». Il a réaffirmé que « l’objectif de stabilité des prix de la Fed de 2 %, mesuré par l’indice des prix des dépenses de consommation personnelle (PCE), est un objectif ferme et fixe ». La recherche sur les sources nouvelles de productivité lui apparaît nécessaire car « nous ne voyons jamais, et ne pouvons qu’en déduire, ce qui se passe réellement du côté de l’offre ». En matière de communication, il a déclaré que «une Réserve fédérale plus calme, plus intentionnelle dans ses communications, est mieux à même d’atteindre ses objectifs ». Ces remarques, faites dans le cadre d’une conférence où se croisent banquiers centraux, universitaires et spécialistes des questions monétaires et financières, propice à des discours moins policés que les comptes-rendus de décision de politique monétaire, où la parole est plus libre, laissent transparaître les convictions de Warsh sur les différents sujets, nourries de son expérience des banques centrales et de sa réflexion sur la conduite de la politique monétaire. Elles sont à l’évidence destinées à orienter les réflexions des membres des groupes de travail, et plus largement les débats qui vont se développer sur le futur de la politique monétaire, autant dans le milieu des banques centrales que dans le milieu proprement académique.
Ces vues sont d’autant plus importantes qu’elles ne viennent pas d’un néophyte en matière de politique monétaire que son manque d’expérience et son tempérament amèneraient à vouloir marquer son mandat par une rupture avec ses prédécesseurs. Warsh, juriste de formation, a été nommé par G. W. Bush en 2002 comme secrétaire exécutif du Conseil des conseillers économiques, puis en 2006 comme membre du conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale, poste dont il a démissionné en 2011, après avoir exprimé publiquement son désaccord avec le plan du président de la banque d’alors, Ben Bernanke, d’acheter des bons du Trésor pour 600 milliards de dollars, donc avec la poursuite de la politique monétaire non-conventionnelle4. Il a alors maintenu son intérêt pour la politique monétaire, publiant régulièrement sur le sujet et étant sollicité par la Banque d’Angleterre pour écrire un rapport sur sa politique de communication. Kevin Warsh n’est donc pas issu du sérail des économistes universitaires mais sa connaissance pratique du fonctionnement d’une banque centrale et de la conduite de la politique monétaire, y compris en période de crise, ne peut être mise en doute.
4 « Fed’s Warsh Skeptical Bond Purchases Can Boost Economy », Wall Street Journal, 8 novembre 2010.
Conclusion
Kevin Warsh est un banquier central expérimenté qui a sérieusement réfléchi à la conduite de la politique monétaire et plus largement à ce qu’est devenue une banque centrale au XXIe siècle. Devenu président de la banque centrale états-unienne, il a ouvert des chantiers de réflexion qui ne doivent rien au hasard mais beaucoup à ses propres réflexions autant sur la politique monétaire en général que sur les décisions prises par la Réserve fédérale depuis la crise de 2008. La conviction à l’évidence très forte de Warsh que « le paysage économique n’a rien de statique »5 explique la nécessité qu’il ressent de disposer de nouveaux outils et de nouveaux cadres de réflexion.
5 Warsh, article cité.
6 On peut penser que sur ce sujet, Warsh partage le point de vue de son prédécesseur Jerome Powell qui estimait que cela n’entrait pas dans le mandat de la Réserve fédérale.
7 Sujet abordé récemment par K. Warsh. Voir Kevin M. Warsh (2022), « Money Matters: The US Dollar, Cryptocurrency, and the National Interest », in Paul Ryan et Angela Rachidi (dir.), American Renewal, Washington, American Enterprise Institute, pp. 283-303.
8 Warsh, Kevin M., « The conduct of monetary policy », Cato Journal, 2013, vol. 33, p. 359.
D’autres thèmes auraient pu être retenus. On peut penser par exemple à la question de l’impact de la crise climatique sur la conduite de la politique monétaire6, l’indépendance de la Réserve fédérale et les relations que son président doit nouer avec les autorités politiques en charge d’autres outils de politique macroéconomique, son articulation avec les innovations financières en cours ou l’impact des changements géostratégiques en cours sur la zone dollar7. La liste des omissions est aussi révélatrice des orientations que le président Warsh compte donner à la Réserve fédérale que la liste des domaines retenus. Ceux-ci sont exclusivement techniques et se tiennent éloignés le plus possible des sujets plus directement politiques. C’est un indice que Kevin Warsh tient à limiter le domaine d’intervention de la Réserve fédérale et de revenir autant qu’il lui sera possible au rôle d’une agence spécialisée, experte, en fonction d’une lecture la plus stricte possible du mandat qui lui a été confié par la loi. Cela est cohérent avec la vision qu’il développait dès 20138 :
« Donc, selon moi, la Fed est une institution puissante, mais limitée. Les limites imposées à la Fed dans la conduite de la politique monétaire — c’est-à-dire les limites dans l’octroi de pouvoirs gouvernementaux et dans l’efficacité de ses actions pour faciliter la croissance économique — sont trop souvent oubliées à Washington. Nous devrions reconnaître et comprendre ces limites, pas chercher à les gérer ou à les contourner. »
On pressent que le nouveau président souhaite refermer la période ouverte avec la crise de 2008 et retrouver une conception plus traditionnelle de la politique monétaire, moins ambitieuse et plus pragmatique, en un mot, plus discrétionnaire. Les problèmes qu’évoque le président Warsh n’ont rien de spécifique à la banque centrale états-unienne. L’initiative qu’il a lancée peut servir d’inspiration à d’autres banques centrales, à commencer par la banque centrale européenne dont on peut penser qu’elle aussi aurait bien besoin d’une réflexion approfondie et collective sur son histoire, son bilan, les défis auxquels elle fait face et fera face dans l’avenir, ainsi que sur les principes qui la fondent.
Quelle que soit la suite de ce chantier des cinq travaux, il faut créditer le président Warsh d’avoir pris l’initiative d’une remise en cause audacieuse, assez peu courante dans le monde feutré des banques centrales, du consensus assez paresseux sur la politique monétaire, dont les fondements remontent aux années 1980, tenant lieu de doctrine et laissant les banques centrales assez mal préparées aux chocs économiques contemporains comme le montre par exemple la crise de 2008. Le fait que cette remise en cause est issue d’un diagnostic solide portant sur les insuffisances du cadre de pensée actuel de la politique monétaire ne fait que renforcer la pertinence des chantiers ouverts. Les conclusions auxquelles parviendront les groupes de travail créés seront scrutées de près, par les spécialistes d’économie ouverte, les banquiers centraux partout dans le monde et les marchés financiers.